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Nouveau texte de Roger Dadoun

25 Mars 2015 , Rédigé par laurent rompteaux

DSK, Utopies Sodom.d’Ameno.doc

Cas DSK : “Français, encore un effort si vous voulez être républicains” (Sade)

Lorsque le Révérend-Père Sinistrari d’Ameno publie à Rome en 1754 son ouvrage Des délits et des peines (à ne pas confondre avec l’oeuvre magistrale de Cesare Beccaria portant le même titre, publié en 1764 et illuminé jusqu’à nos jours de cet esprit des Lumières qui nous manque tant), il en extrait le traité De Sodomia : une analyse pointilleuse et organiciste des pratiques sodomiques touchant aussi bien religieuses et prêtres qu’époux, athées, érotomanes ou libertins. Pour chacun, l’Inquisiteur calcule les degrés de peines qu’appelle l’infernale Sodomie ( qui est “coït dans le vase postérieur”: “crime abominable”, “ignoble plaisir”, “vice si infâme”) – et ce sera potence, bûcher, flagellations, incarcérations, pénitences, etc.

A considérer l’acharnement charnel et religieux dont témoigne le Père Sinistrari, on imagine aisément son ombre inquisitoriale et “justicière” se projeter sur le dernier procès (Carlton) fait à DSK – tout comme, au tout début (New York), il nous est apparu que l’ombre du Juif Süss (film nazi de Veit Harlan, 1940; roman historique de Lion Feuchtwanger, 1925) pouvait sourdement investir la figure du directeur du FMI (triptyque antisémitique: judéité, argent, pouvoir).

Ainsi rabattues sur le cas DSK, ces expressions issues de l’Inquisition et du nazisme jettent une vive et inquiétante lumière sur les fixations et effets retors des refoulements qui caractérisent nos pratiques et mœurs actuelles, avec les transgressions et dérives pulsionnelles qu’ils suscitent et qui font aujourd’hui résurgences et retours un peu partout. Etonnant renversement cul par dessus tête : en 1754 un prêtre italien se soucie de la quantité du “sperme de la femme” “éjaculé” par deux “femmes fricatrices” qui frottent leurs “parties honteuses”* - tandis qu’en 2015, dans un tribunal français, la “victime” ou “partenaire” de DSK (prostituée ou non, rémunérée ou non) ose à peine rappeler que, ayant le dos tourné, elle dut subir la pénétration immédiate et brutale de son hôte. En 1940, le film cher à Goebbels décrit avec une minutieuse prétention de sociologue l’irrésistible ascension au XVIIIème siècle du Juif Süss, qui cumule dans sa personne et sa prestance pouvoir, argent, lubricité, communautarisme – et même martyre (la cage animale où il est enfermé pour sa mise à mort finale monte au ciel)! En revanche, du puissant financier moderne international, on semble n’avoir voulu retenir, pour l’essentiel, sauf fugitifs échos politiques, que l’image du “bouc lascif monté par la luxure” (tel que le représente Gustave Moreau dans Chimères, 1884).

Le dit “bouc” ne cesse de bêler le nom de DSK. C’est un lexique de “sauvagerie”, animale, frottée au mythe ou à l’asile de fous, que les commentaires médiatiques, griffées d’accrocheuses signatures, appliquent à DSK: “bête” (Iacub), “monstre parfait” (Pingeot), “cancer” (Banon), “escroc intellectuel” (Debré), “mi-cochon” (Iacub bis), “minotaure” (Maton), etc. A lapider verbalement, confortée et suscitée par les procès, un DSK tête de turc, l’imagination animalière s’exerce ad libitum, modelée sur concours médiatiques. Nul doute possible sur ce point : l’effet recherché est de faire saillir la sexualité et de la frapper au sceau de la “bestialité” – évitant au public de s’interroger sur la banalité, l’universalité et la jouissance, attestées par tant de “Rapports” sexologues et d’innombrables témoignages psychanalytiques, des pratiques sexuelles édifiées sur ces trois piliers : masturbation, fellation, sodomie, pratiques toujours perçues et traitées comme non-édifiantes, soumises à interdits, avilissement, clandestinité – (con)damnation.

Les termes de “libertinage” et “libertins”, porteurs d’on ne sait quelle fumeuse élégance (“parties fines”), n’ont cessé, pour l’occasion, de faire retour, attachés aux basques de boucs émissaires, délictueux ou non. Beaux mots, qui mettent du baume sur la sexualité pestiférée. “Je leur apporte la peste”, aurait dit Freud en mettant le pied sur le sol américain – et il s’en prenait par ailleurs à ces psychanalystes (la majorité) bon chic bon genre qui se targuent d’arracher “les crocs venimeux” de la sexualité freudienne. Le “libertinage” couvre un vaste champ, quasi oecuménique, allant des audaces philosophiques de Diderot aux mises en scène fantasmatiques du marquis de Sade. C’est peut-être chez ce dernier, fouilleur effarant de toutes les interrogations et recoins, fantasmes, passages à l’acte de la sexualité, incarcéré à la Bastille et adversaire de la peine de mort, que l’on peut relever l’incroyable et vitale liaison entre République et sexualité, lorsqu’il propose, dans son texte blasphématoire très actuel, “Français encore un effort si vous voulez être républicains” (1795), parmi ses “grandes idées”, la perspective toujours exigeante d’un ordre sexuel qui ne soit pas celui, gorgé de pulsion de mort et de terreur, du djihadisme égorgeur, mais celui d’une République qui serait, violente et libératrice, “système de guerre” (Péguy) réglé sur la nature, la raison, l’affection (tendresse).

Roger Dadoun, philosophe, psychanalyste

A pubié notamment: Utopies sodomitiques, R.-P. Sinistrari d’Ameno, De Sodomia,

Manucius, 2007. L’érotisme. De l’obscène au sublime, “Quadrige”, PUF, 2010.

Sexyvilisation. Figures sexuelles du temps présent (dir.), punctum, 2007.

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